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Martine est morte à 17 ans dans les toilettes du Casino de Bandol d’une overdose d’héroïne pendant l’été 1969. Quand j’entends parler de l’histoire en novembre 2015, elle m’intéresse par le traitement médiatique, très sensationnaliste, par l’usage des mots beatniks et dancing, mais surtout parce que Bandol m’est familier. Je décide d’y retourner afin d’y visiter les lieux du drame.

Le Nouvel Observateur, août 1969, article de François Caviglioli — Martine de Bandol — © Apolline Lamoril et DR
La tente où Martine retrouvait ses amis, photo Joe Minetti — Martine de Bandol — © Apolline Lamoril et DR
Martine de Bandol — © Apolline Lamoril

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Le Casino de Bandol est construit au début du siècle sur une presqu’île artificielle, ce qui lui permet d’être relativement avancé dans la mer. Je récupère une carte postale et son contretype. En chambre noire, j’obtiens son contact en l’apposant sur une feuille de papier baryté mat. Les usures et craquelures du négatif y apparaissent.

Martine de Bandol — © Apolline Lamoril et Éditions Garrigue
Martine de Bandol — © Apolline Lamoril

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Je prends le même jour une photo sur le parking de la résidence La Calanque d'Or à Bandol. Un cyprès s’élance d’un îlot de verdure au milieu du bitume. Le cyprès ça me fait penser à l’Odyssée, ce passage où Ulysse est retenu sur l’île de Calypso. Le texte mentionne des cyprès. Je repense aussi au tableau l’Île des morts d’Arnold Böcklin. Le peintre en a réalisé cinq versions.

Martine de Bandol — © Apolline Lamoril
Arnold Böcklin, L'île des morts, 1880, huile sur toile, Kunstmuseum Bâle — Martine de Bandol — © Apolline Lamoril
Homère, L'Odyssée, traduction Philippe Jacottet, Paris, éditions La Découverte, 2004 — Martine de Bandol — © Apolline Lamoril
Arnold Böcklin, L'île des morts, 1886, huile sur bois, Museum der bildenden Künste, Leipzig (détail) — Martine de Bandol — © Apolline Lamoril
Arnold Böcklin, L'île des morts, 1883, huile sur bois, Alte Nationalgalerie, Berlin (détail) — Martine de Bandol — © Apolline Lamoril
Arnold Böcklin, L'île des morts, 1880, huile sur toile, Kunstmuseum Bâle (détail) — Martine de Bandol — © Apolline Lamoril

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Au large de Bandol il y a plusieurs petites îles. Deux m’intéressent : l’île de Bendor et l’île Rousse. Sur l’île de Bendor je trouve une Vierge aux pêcheurs qui me rappelle la figure de la mort dans le tableau de Böcklin. Aujourd’hui un cyprès et un palmier ont poussé à côté d'elle. C'est une île privée. On s’y rend en ferry et on peut y séjourner à l’hôtel Delos. Dans l'Odyssée, au chant VI, Ulysse décrit le tronc magnifique d'un palmier qu'il a vu à Délos. L’île Rousse est un gros rocher désert. Je décide de m'y rendre, et pour cela je commence à chercher une embarcation.

Martine de Bandol — Apolline Lamoril et © Éditions Aris
Martine de Bandol — © Apolline Lamoril
Martine de Bandol — Apolline Lamoril et © Éditions Aris
Martine de Bandol — © Apolline Lamoril
Martine de Bandol — © Apolline Lamoril
Homère, L'Odyssée, traduction Philippe Jacottet, Paris, Éditions La Découverte, 2004 — Martine de Bandol — © Apolline Lamoril
Martine de Bandol — © Apolline Lamoril
Martine de Bandol — Apolline Lamoril © Éditions Aris
Martine de Bandol — Apolline Lamoril © Éditions Aris
Martine de Bandol — © Apolline Lamoril

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J’embarque pour une traversée, le 28 avril 2016, en partant de la plage du Capélan.

Martine de Bandol — © Apolline Lamoril
Martine de Bandol — © Apolline Lamoril
Martine de Bandol — © Apolline Lamoril

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Peu après l'affaire de Martine, le maire de Bandol annonce son projet de créer des clubs de voile destinés aux jeunes. Aujourd'hui, l'école de voile de Bandol se trouve juste à côté de l’ “Espace Jeune”, et en face, on peut rejoindre le Casino en longeant la plage.

Martine de Bandol — © Apolline Lamoril
Martine de Bandol — © Apolline Lamoril
Martine de Bandol — © Apolline Lamoril
Martine de Bandol — © Apolline Lamoril
Martine de Bandol — © Apolline Lamoril

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Dans tout le midi méditerranéen, le cyprès, c'est “l'arbre des cimetières”, associé à la mort, d'où des expressions comme “dormir sous un cyprès”, c'est-à-dire être mort, ou “le cyprès on l'aime mieux de loin que de près”. Par ses vertus apaisantes et ses pouvoirs spirituels, le cyprès tempère les passions humaines, maîtrise les réactions de l’ego et calme les débordements affectifs. Les usages de son huile essentielle : pendant les périodes de séparation (deuil, divorce), quelques gouttes sur un mouchoir à respirer à chaque fois que la tristesse monte.

E. F. Debazac, Manuel des conifères, Nancy, École Nationale des Eaux et des Forêts, 1964 — Martine de Bandol — © Apolline Lamoril et DR
La mère de Martine ; Photo : Joe Minetti — Martine de Bandol — © Apolline Lamoril
Martine de Bandol — © Apolline Lamoril

MARTINE DE BANDOL

[2015-2021]

— Martine de Bandol est une enquête-collecte qui prend pour point de départ la découverte d’un fait divers se déroulant à Bandol, petite ville de la côte d’Azur, durant l’été 1969 : une jeune femme est retrouvée morte dans les toilettes du Casino de la ville suite à une overdose d’héroïne. Partant des images de la presse de l’époque, la recherche autour de cette affaire, par un jeu d’associations libres, s’éloigne du sujet pour s’intéresser successivement à un passage de l’Odyssée, à un tableau de l’époque romantique, aux multiples petites îles au large de Bandol, à la symbolique du cyprès, aux mises en scène des cartes postales des années 70, à l’esthétique de la rocaille… A travers les échos, analogies et coïncidences constatées, l’ensemble présente une juxtaposition de documents et images hétéroclites tissant des liens entre différentes temporalités, qui se déploient autour de la mer Méditerranée, de ses histoires et symboles. Investigation photographique et littéraire, l’enquête est menée sur le principe de la digression, et élude toute potentielle résolution de l’affaire. La forme finale met à distance le fait divers de départ pour l’ouvrir sur une évocation intime et historique des enjeux présents dans cette histoire : la jeunesse, le deuil, la mer, le manque d’idéal.

EXPOSITIONS : L’ensemble a été exposé à plusieurs reprises, avec un corpus différent à chaque fois, notamment à l’occasion des Rencontres d’Arles 2017 à l’Atelier de la mécanique pour l’exposition “Une attention particulière”, ou chez agnès b. Paris pour l’exposition “Faire surface” en 2018, ou encore au Centre Photographique Marseille pour l'exposition “À l’œuvre” en 2021.

SOUTIEN : Le projet reçoit en 2021 le soutien du Centre Photographique Marseille dans le cadre de la bourse-résidence Pytheas-Capsule.

CRÉDITS PHOTOS : “Ce qui se joue”, chez agnès b. Paris, 2018. © Leia Vandooren ; “Une attention particulière”, Atelier de la mécanique, Rencontres d'Arles, 2017. © Apolline Lamoril ; “À l’œuvre”, Centre Photographique Marseille, 2021. © Iris Winckler.

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